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Pas de puissance sans bonne formation

Réindustrialisation et relocalisation reviennent à la mode. Si cela ne peut se faire sans une réforme profonde de notre système fiscal et social, il y a un autre domaine essentiel pour permettre une puissance économique, celui de l’éducation, primaire et supérieure. La puissance économique, le développement technologique, l’innovation ne seront que des rêves s’il n’y a pas en deçà de cela un solide système éducatif pour le permettre. Or nous en sommes très loin.

 

Concurrence des écoles supérieures

 

Le refus de l’université française de sélectionner ses étudiants, en licence et en master, le monopole de la collation des grades, l’infiltration gauchiste d’un très grand nombre de facs et d’écoles publiques empêche de fournir une formation supérieure de qualité. L’université se refuse à former des élites et à les faire travailler. Or il n’y a pas de pays puissant sans élite, dans tous les domaines de l’activité économique : médecine, droit, ingénieur, économie, etc. Il y a un siècle, la France était le berceau de l’automobile et de l’aviation. Cela a été rendu possible grâce à des ingénieurs passionnés et innovants et des hommes capables d’engloutir des capitaux importants dans leur passion. Nous avons besoin des mêmes conditions humaines et financières pour inventer les technologies qui seront essentielles dans les décennies à venir. Que des universités accordent des 10 systématiques à tous leurs étudiants sous prétexte de confinement est une absurdité sans nom. Comment ces étudiants peuvent croire que leur valeur sur le marché du travail sera grande après une telle farce ? Ce qu’ils ne comprennent pas non plus, c’est que la sélection se fait toujours, soit de façon ouverte soit de façon cachée. Quand on refuse, par principe, de sélectionner les élèves à l’entrée de la licence en les prenant tous, bons et mauvais, de facto on décourage les meilleurs étudiants qui vont alors choisir d’aller ailleurs. La fac sélectionne donc : elle prend les plus mauvais, elle rejette les meilleurs.

 

Le gâchis volontaire de la jeunesse

 

Jusqu’à présent, les meilleurs Terminales allaient en classes préparatoires ou en écoles post-bac. Depuis une dizaine d’années un phénomène prend de plus en plus d’importance, le départ vers d’autres pays européens des meilleurs étudiants, qui préfèrent aller en Angleterre, en Suisse ou en Belgique. Cela concerne toutes les filières : scientifiques, droit, hôtellerie, médecine. Lorsque je dirigeais un lycée, j’ai vu ainsi d’excellents élèves, admis dans les meilleures prépas parisiennes, refuser d’y aller, préférant étudier à Lausanne ou à Londres. Il est peu probable que ces éléments moteurs reviennent. Il sera plus facile de relocaliser des usines que des personnes de haute qualité parties à l’étranger. C’est un secret de Polichinelle que de nombreuses universités et écoles de province, sous-cotées et aux résultats pédagogiques médiocres, recrutent massivement leurs étudiants dans les anciens pays du Tiers-monde, officiellement pour former les futures élites de ces pays, officieusement pour remplir leurs classes et ainsi toucher subventions et prébendes. Comme me le disait un ami professeur de droit dans l’une de ces universités : « Si la sélection était rigoureuse, entre la L1 et la L2 on ne garderait pas grand monde. Mais si on le fait, il n’y a plus assez d’étudiants et nos postes vont être supprimés. Donc on garde les étudiants pour conserver nos places ». Qui pourrait le leur reprocher ? Ils ne vont pas lutter seuls contre un système universitaire absurde. L’étudiant est une marchandise, qui s’échange sur le marché mondial de l’enseignement supérieur. Les meilleures écoles sélectionnent, font payer cher, accordent de nombreuses bourses et attirent les meilleurs. Les facs poubelles captent ce qu’elles peuvent : les étrangers qui gagnent ainsi des visas d’entrée et une protection sociale, des pauvres lycéens qui n’ont pas conscience du fonctionnement du système universitaire et qui vont perdre leur temps et leurs années. Dans tous les cas, c’est un immense gâchis de la jeunesse. Quel pays peut ainsi se priver de cette ressource humaine en ne la développant pas et en ne réfléchissant pas au meilleur moyen de la former ? Quelle tristesse de voir tant de lycéens trainer depuis le 15 mars, sans avoir rien à faire, ni cours ni bac. Ne pourrait-on pas leur proposer des choses plus passionnantes que de zoner dans les rues ? Ne pas utiliser cette jeunesse à des choses positives, c’est refuser d’être une grande puissance.

 

La faillite du primaire

 

Il y aurait beaucoup à dire aussi sur la faillite de l’école primaire et secondaire. Rappelons que ce ne sont pas les moyens qui sont en cause, ils n’ont cessé d’augmenter, mais les méthodes et le contenu des cours.

 

Évolution des dépenses intérieures d’éducation (en milliards d’euros)

 

1980 : 74.4

1990 : 96.6

2000 : 129.9

2010 : 140

2018 : 157 (soit 6.7% du PIB)

 

 

Évolution du coût moyen d’un élève, en euro

 

Année École Collège Lycée Classes prépa
1990 3740 6380 7700
2000 5270 8030 11 190
2010 5870 8500 12 060
2018 6 820 8 780 11 200 15 700

 

 

Ces chiffres sont issus du ministère de l’Éducation nationale. Dépenser tant d’argent pour des résultats si médiocres avec des professeurs si maltraités est un échec douloureux. Les dépenses d’éducation sont aujourd’hui le premier budget de l’État. Si on revenait aux dépenses de 1980, il serait possible de baisser les impôts d’autant (82 milliards d’euros de baisse, ce n’est pas rien. L’IR « rapportait » 72 Mds€ en 2016). Moins d’impôt et une meilleure éducation : ce serait déjà une voie gagnante dans la mondialisation et la compétition internationale.

 

Les difficultés de l’enseignement supérieur vont fragiliser les entreprises, qui vont manquer de cadres et de salariés bien formés, atouts indispensables dans la guerre économique. Mais le problème est le même pour le primaire et le secondaire. Des élèves qui ne maitrisent pas l’orthographe, qui n’apprennent pas le sens du travail et de l’effort, qui sont imbibés de pédagogisme ne pourront pas donner de bonnes choses. Pendant le confinement, on a vu des entreprises faire cours dans leurs locaux afin d’occuper les enfants de leurs salariés durant les journées. C’est une excellente initiative, qui pourrait se pérenniser et s’accentuer. Il y a une vingtaine d’années sont apparues les crèches d’entreprise, pourquoi ne pas aller plus loin et créer des écoles d’entreprise ? En passant par un prestataire privé, qui fournirait les professeurs, les programmes pédagogiques et les documents de cours, il est possible de fournir de bons cours avec deux fois moins de dépense. Les entreprises pourraient utiliser une partie de leurs locaux pour cela, locaux qui seraient affectés à d’autres tâches lors des vacances scolaires (4 mois sur 12). En s’affranchissant de la pédagogie de l’éducation nationale et en employant des méthodes qui fonctionnent, il est possible d’avoir des classes de 25 élèves d’âges et de niveaux différents et de bien leur enseigner. Ce serait un réel service pour les salariés et une plus-value pour les entreprises.

 

Si la France veut continuer à peser sur la scène mondiale, à affronter la guerre économique et à innover, il lui faut former des nouvelles générations qui maîtrisent les fondamentaux de la langue et de la culture. L’éducation est un élément clef. C’est ce que fit Robert Papin en 1978 en fondant HEC entrepreneurs ; un nom presque inconnu en France alors qu’il a joué un rôle majeur dans la formation des élites et des chefs d’entreprise. En abandonnant la méthode des cas pour créer celle de la formation-action, Robert Papin a permis de former les intelligences, mais aussi les vertus et les qualités humaines, tout en faisant prendre conscience de l’importance d’un sain patriotisme économique. Former des chefs d’entreprise et des cadres est un sujet hautement stratégique pour l’avenir économique d’un pays. La puissance passe par la bonne éducation. Sans rénovation de ce domaine-là, tout discours sur la puissance et la souveraineté est vain.

 

 

 

 

 

 

 

 


L’étrange victoire

Depuis quelques années, les « valeurs géopolitiques » se sont complètement retournées. Jadis, le prestige reposait sur la force, sur la grandeur, sur la victoire, notamment militaire. Aujourd’hui, c’est la victimisation qui attire et qui rend victorieux. Il faut à tout prix montrer que l’on a été victime d’une avanie ou d’une injustice, que l’on a subi un massacre, que l’on a été faible. Perdre une bataille est devenu positif, car il fait de nous une victime de l’injustice et de l’inégalité. À l’inverse, la victoire militaire est suspecte. On lui reproche souvent de reposer sur l’asymétrie, ce qui la rend injuste, sans se dire que c’est aussi une victoire pour un pays que d’avoir su développer une puissance militaire et technique supérieure aux autres. Le victorieux est suspect ; le perdant est bien vu. Nombreux sont les prénoms qui sont dérivés de la victoire : Victor, Victorien, etc. ou bien Auguste et Augustin, ou encore Léo et Léon, qui vient de lion et qui symbolise la force. À ces prénoms masculins se déclinent leurs versions féminines. Il n’y a pas de prénom qui dit la faiblesse, la lâcheté, la défaite parce que cela n’était pas perçu comme des valeurs par les Romains et les médiévaux. Au rythme où va ce renversement des valeurs, on aura peut-être dans quelques années des enfants prénommés « Looser » ou « Perdant » et cela sera porté comme un titre de gloire.

 

Où est Patay ?

 

Tout le monde a entendu parler d’Azincourt (1415), terrible défaite de l’armée française où sa cavalerie a été massacrée par les archers anglais. Alors que la France a finalement gagné la guerre de Cent Ans, Azincourt est la bataille qui reste dans la mémoire collective. Il est vrai que Shakespeare en a très bien parlé dans son Henry V, mais de son côté c’est une victoire. Mais la levée du siège d’Orléans par Jeanne d’Arc et la victoire de Patay (1429) sont oubliées. À Patay, la cavalerie française a massacré les archers anglais, prenant leur revanche d’Azincourt. Jeanne d’Arc a longtemps été exaltée, autant par les républicains nationalistes que par les catholiques. En 1920, elle a reçu une double canonisation : celle de l’Église, qui l’a déclarée sainte, celle de la République, qui a fait de la fête de Jeanne d’Arc une des quatorze fêtes nationales. Pourtant, un siècle après, il y a très peu de commémorations. Jeanne est pourtant une personne qui coche de nombreuses cases contemporaines : c’est une femme qui fait le métier des hommes, elle a changé la stratégie de son époque et elle a joué un immense rôle politique. Elle est jeune (17 ans en 1429) et elle montre un grand courage tant lors des assauts que lors de son procès. Jeanne pourrait être un modèle pour toutes les jeunes filles françaises. Mais elle est victorieuse ce qui devient une infamie. Comme modèle, on cherchera une perdante.

 

Exalter les victimes

 

Le soin et l’attention légitime que l’on doit aux victimes et aux personnes fragiles a pris des proportions démesurées. On ne voit plus qu’elles et on oublie tous ceux qui ont lutté ardemment et qui ont gagné. Du reste, s’intéresser aux victimes n’est pas incompatible avec le fait de parler aussi des victorieux.

 

Ce renversement a commencé dans les années 1930. Certes nous avions gagné la Première Guerre mondiale, mais la victoire avait un goût amer au regard des nombreux morts et destructions subis par le pays. La soif légitime de paix a débouché sur le pacifisme et le pacifisme aboutit toujours à la guerre. On reproche toujours à Chamberlain et à Daladier d’avoir cédé à Hitler lors de la conférence de Munich (1938), mais ils n’avaient guère d’autres choix. Leur renoncement était la conséquence d’une série de mauvaises politiques conduites depuis vingt ans et notamment le désarmement des armées françaises et anglaises et leur retard technique. Ni la France ni l’Angleterre n’avaient les moyens de conduire une guerre en 1938. La Pologne rappelle à juste titre son invasion de 1939, mais elle oublie de dire qu’elle a profité de Munich en participant au dépeçage de la Tchécoslovaquie en envahissant la région de Teschen. Les Tchèques eux n’ont pas oublié que si l’Allemagne s’est servie sur leur dos, la Pologne et la Hongrie n’ont pas été en reste. Il faut toujours trouver quelqu’un de qui se plaindre pour se présenter comme victime.

 

La campagne de France

 

Nous commémorons cette année le 80e anniversaire de la campagne de France qui pour notre pays est le prélude à sa défaite et à son occupation. C’est oublier que cette campagne n’est pas la Seconde Guerre mondiale, mais une bataille durant celle-ci. Or on ne parle que de cette bataille perdue et de plus en plus rarement de la victoire finale. Pourtant, l’armée française et ses généraux n’ont nullement démérité. Bir Hakeim (mai-juin 1942) est quasiment oublié alors que pendant seize jours les soldats conduits par le général Koenig ont tenu tête aux troupes de Rommel, beaucoup plus nombreuses et mieux équipées. Le rapport est de 1 à 10 : 3 700 hommes côtés français, 37 000 côtés allemands. Sans Bir Hakeim, les Anglais n’auraient pas pu gagner à El Alamein et les Allemands auraient pris le canal de Suez.

Le débarquement en Provence, conduit par le général de Lattre de Tassigny comme la campagne de libération de France reste des prouesses militaires et stratégiques majeures et ne furent nullement une partie facile.

 

Les combats de mai-juin 1940 furent eux aussi particulièrement violents. L’armée française déplore 60 000 morts, soit plus de 1 300 morts par jour quand la moyenne de la Première Guerre mondiale est de 900 morts par jour. Les soldats français de 1940 n’ont nullement démérité et ont infligé de lourdes pertes aux Allemands. Plus de la moitié des prisonniers français ont été faits entre le 17 et le 25 juin, soit après la signature des deux armistices. Dans les Alpes, les troupes conduites par le général Olry ont gagné de nombreuses batailles et ont stoppé l’avancée allemande et italienne.

 

Le livre de Marc Bloch, publié à titre posthume, est très juste dans son analyse des causes de la défaite de 1940, mais, ayant été fusillé le 16 juin 1944, il n’a pas connu la victoire finale. Son livre est écrit sous le coup du traumatisme de l’armistice et de l’occupation et n’évoque pas les victoires qui ont suivi. Cette étrange défaite occulte donc les indéniables victoires et c’est cela qui s’est désormais gravé dans les esprits. Cet état d’esprit n’est pas forcément propre à la France, mais il est malgré tout frappant de constater les différences de traitement dans le cinéma. À Hollywood, toute petite histoire peut devenir un mythe et une épopée et son protagoniste, un héros. En France, on attend toujours un grand film sur le général Leclerc, sur Bir Hakeim ou sur des entrepreneurs et des sportifs qui ont réussi de grands exploits. À ce titre, connaissez-vous Kevin Mayer ? Probablement non. C’est pourtant un grand champion de décathlon et le titulaire du record du monde depuis 2018. Il est pourtant presque inconnu du public français. C’est le syndrome Poulidor contre Anquetil, alors même que le premier, s’il n’a jamais porté le maillot jaune, a été un grand coureur et a gagné de nombreuses courses. Étrange victoire donc, qui semble rebuter et effrayer. On semble y préférer les défaites magnifiques.

 

 

 

 

 

 

 


Carmaux : socialisme donc pauvreté

Parmi les thèmes et les analyses de la géopolitique, il y a ceux de la pauvreté, du développement, des ressources et de leurs usages. La question est celle du rapport entre déterminisme et volontarisme et celle du rapport entre les territoires et ce qu’en font les hommes. Le détour par l’histoire économique permet d’appréhender ces rapports. La ville de Carmaux dans le Tarn (81) en est un bon exemple. Ancienne ville industrielle construite autour de l’extraction minière du charbon, Carmaux s’est développé à partir du XIXe siècle, avant de péricliter dans les années 1970 conséquemment à la fermeture des puits. C’est aujourd’hui une ville pauvre, au taux de chômage élevé, au prix immobilier faible (ce qui montre que le territoire est répulsif) dont une traversée du centre-ville permet d’observer une litanie de boutiques fermées et de devantures délabrées. Les friches industrielles des anciens bâtiments miniers sont encore observables, partiellement détruits, partiellement gagnés par la nature. La messe semble dite : Carmaux a été victime de la mondialisation et de la concurrence internationale qui a provoqué fermeture des mines, désindustrialisation et pauvreté.

 

Mais Carmaux est aussi le laboratoire français du socialisme. C’est là que s’est installé un jeune professeur de philosophie né dans le sud du département, Jean Jaurès, qui après un passage par le parti républicain classique a pris sa carte au parti socialiste et s’est fait élire député dans la circonscription de Carmaux. La ville est l’une des premières à avoir élu un maire socialiste, parti qui dirige la mairie sans discontinuer depuis 1892. Comme toutes les villes socialistes, on observe depuis une petite dizaine d’années une poussée du front national, mais pas encore assez puissante pour prendre la ville. Une immense statue de Jean Jaurès trône au centre d’une place qui porte son nom. Les noms des rues et des bâtiments illustrent l’histoire du socialisme. C’est à Carmaux que François Mitterrand a commencé sa campagne électorale de 1981. Plus tard, François Hollande avait expliqué que si Ségolène Royal avait perdu en 2007, c’est parce qu’elle n’était pas venue à Carmaux. Lui-même s’y est rendu lors de sa campagne victorieuse de 2012. Venir à Carmaux, s’est se rattacher au vrai socialisme, au monde ouvrier, aux espoirs de la gauche.

 

Mais derrière l’histoire officielle se découvre une autre histoire, qui montre un autre visage de la ville. Carmaux est le fruit de deux traditions : celle du socialisme, incarné par Jaurès et Mitterrand, et celle du capitalisme paternaliste, incarné par la famille Solages.

 

Une ville fondée par une famille

 

Venue du Rouergue, un premier Solages a commencé à organiser l’exploitation de la houille sous le règne de Louis XV. Ayant obtenu une concession royale et un anoblissement, il a développé l’activité industrielle de ce petit village, autour de la houille et du travail du verre (verrerie), qui nécessite un combustible puissant et à bas prix. La famille Solages est ensuite devenue propriétaire des mines et n’a cessé de développer d’un côté l’activité industrielle, de l’autre l’activité sociale. Fortement marqué par le catholicisme social, le marquis Ludovic de Solages a rencontré le pape Léon XIII, l’auteur de l’encyclique Rerum novarum, dont il a essayé d’appliquer les principes dans sa ville. Une grande partie de Carmaux a été construite sous son impulsion. Des logements pour les ouvriers, maisonnette simple, avec jardin et confort moderne pour l’époque, insérée dans un parc ; hôpital pour soigner les mineurs et leur famille ; bains-douches, parcs, jardins et grands bassins, pour l’hygiène et le soin des corps ; écoles, gratuites pour les enfants, confiées à des congrégations religieuses ; églises ; bâtiments administratifs des mines. À cela s’est ajoutée la création de mutuelles, de caisses de secours et de caisses de retraite, afin de venir en aide aux veuves, aux familles blessées et aux ouvriers indigents. Et bien sûr, comme dans de nombreux endroits en France, le soutien apporté au sport qui, dans le Sud-Ouest, rime avec rugby. Le club de Carmaux a connu son apogée en 1951 en devenant champion de France et en inscrivant son nom sur le bouclier de Brennus.

 

Les deux hommes illustrent bien les deux traditions françaises. D’un côté le socialisme révolutionnaire idéaliste, qui croit à la transformation sociale par la loi ; de l’autre l’entrepreneuriat et l’action économique, qui voit dans le progrès technique le moyen du progrès social.

 

Les nationalisations d’après-guerre

 

Les mines de Carmaux ont été nationalisées après la Seconde Guerre mondiale et intégrées dans la société nationale des houillères d’Aquitaine. Les Solages ont été expropriés et plus rien dans la ville ne mentionne leur histoire : ni nom de rue, ni monument, ni plaque.

Aux charmantes maisons ouvrières, sobres et bien agencées, la mairie socialiste a répondu, dans les années 1970, par l’édification de barres HLM en centre-ville qui ont défiguré celui-ci et qui sont aujourd’hui d’une grande laideur. Cet exemple illustre parfaitement la démonstration de Philippe Nemo dans son Esthétique de la liberté : la liberté produit du beau, le socialisme produit de la laideur. Les mines ont commencé à péricliter dans les années 1960, puis à fermer dans les années 1970. Dans un entretien accordé à La Dépêche du Midi au moment de la nationalisation, Thibaut de Solages, le dernier propriétaire des mines, expliquait que le charbon de celles-ci était en train s’épuiser, qu’il n’était pas de bonne qualité, que les mines arrêteraient de fonctionner d’ici vingt ans et qu’il fallait donc dès maintenant penser à la reconversion économique. Ce qu’il annonçait là en 1947, c’est exactement ce qui s’est passé.

 

Ce qui signifie qu’une autre histoire était possible et que la désindustrialisation, avec son lot de chômage et de pauvreté, n’était pas une finalité. Imaginons que les mines n’aient pas été nationalisées et que la famille Solages soit restée à la tête de l’entreprise, on peut penser qu’ils auraient cherché à diversifier l’activité économique et à assurer une transition entre l’industrie minière et une autre industrie. Thibaut de Solages avait lui-même investi dans plusieurs sociétés aéronautiques, en lien avec le pôle de Toulouse, qui commençait à prendre de l’ampleur. En 1962, à Castres, un pharmacien alors inconnu, Pierre Fabre, commençait à développer son activité pharmaceutique, qui est aujourd’hui le troisième groupe pharmaceutique français. On aurait très bien pu imaginer une connexion entre les laboratoires Fabre de Castres, l’aéronautique de Toulouse et le tissu industriel de Carmaux. Une autre histoire économique était donc possible.

 

Dans les années 1970, Michelin avait proposé d’ouvrir une usine de pneus à Carmaux et d’embaucher des mineurs afin de les reconvertir. La CGT s’opposa à la venue de cette usine, craignant de perdre sa main mise sur la ville et sur le monde ouvrier. Pas de reconversion donc, mais du chômage.

 

Corruption et connivence

 

Lorsque j’étais enfant, j’ai souvent entendu dire que telle personne avait eu un emploi parce qu’elle « avait la carte » et je me suis souvent demandé qu’elle était cette mystérieuse carte qu’il fallait avoir pour décrocher un emploi, un logement ou un autre service utile. Il s’agissait de la carte du parti socialiste qui, dans cette région, ouvre bien des portes, et notamment les subventions publiques. Les années 1990 ont notamment été marquées par la faillite d’un groupe agro-alimentaire de fabrication de cassoulet, installé sur la commune grâce à de généreuses aides publiques, bénéficiant de marchés publics de restauration léonins et finançant une partie des campagnes électorales du coin. Le problème de la corruption, c’est que non seulement elle brûle de l’argent public, mais qu’elle assure des postes aux gens médiocres, bloquants ainsi l’ascension et le développement possible d’entrepreneurs, qui n’ont pas d’autre choix que d’aller ailleurs. Cela empêche donc le développement de la région. La pauvreté et la misère deviennent une rente politique à exploiter. Si jamais la ville se développait, la population serait modifiée et donc le corps électoral, ce qui ferait sauter les rentes de situation politique.

 

Après la fermeture des mines, il a été décidé d’acheter la paix sociale en créant une mine à ciel ouvert : La Découverte. Un immense trou fut creusé, de 230 mètres de profondeur et 1 300 mètres de diamètre, qui engloutit des millions et dont ne sortit presque pas de charbon. Puis le trou fut reconverti en parc de loisirs en 2003. Un investissement de 66 millions d’euros, qui accueillit une étape de contre-la-montre lors du Tour de France 2003. Les visiteurs ne se pressèrent pas aux portillons du parc et celui-ci fit faillite à son tour.

 

La région ne manque pourtant pas d’atouts, entre Massif central et bassin toulousain. L’ouverture d’une route nationale à deux voix entre Rodez, Albi et Toulouse a permis de désenclaver la zone et de la relier aux réseaux de communication. C’était la première chose à faire, dès les années 1970, pour permettre le renouveau économique de la région. C’est là que l’argent public aurait dû être dépensé en priorité, non dans le maintien d’une activité de charbonnage dépassée.

 

Toutes ces régions pauvres croulent sous l’argent public, le gaspillage, la corruption. Ce que l’on appelle pudiquement du nom de « socialisme ». Une idéologie qui continue à avoir ses admirateurs, dont on cherche pourtant les fruits positifs, quand les entrepreneurs et les créateurs d’entreprise, qui eux œuvrent réellement pour le progrès social et l’amélioration des conditions de vie, sont oubliés.

 

 

 

 

 

 


Madagascar, Corée du Sud : regards croisés

Les illusions n’ont duré qu’un temps. Dans les années 1960, de nombreux observateurs, géographes, économistes, hommes politiques placent des espoirs immenses dans Madagascar. L’île vient de gagner son indépendance en mettant un terme à la présence française qui avait commencé en 1883. D’abord protectorat, puis « Colonie de Madagascar et dépendances » et enfin « territoire d’outre-mer », l’île malgache devenait autonome. On lui promettait un grand avenir et un grand développement. Les investisseurs devaient se précipiter dans cette île qui, il est vrai, à de nombreux atouts. Géographique d’abord, comme point de passage de l’océan indien, à cheval entre l’Asie et l’Afrique, fermant le canal du Mozambique. Madagascar est un point de passage obligé. L’île est grande, même si elle est peu peuplée. Son potentiel agricole est réel et beaucoup rêvaient d’industrialisation, sur le mode soviétique. Le soleil ne pouvait que briller à Madagascar.

 

Le non-développement de Madagascar

 

Soixante ans après l’indépendance, il y a bien longtemps que les rêves et les espoirs se sont dissipés. L’île n’a jamais décollé, la pauvreté est endémique et sans issue. Les chiffres sont terribles : 92% de la population vit sous le seuil de pauvreté, le pays est l’un des plus touchés au monde par la malnutrition, un enfant sur deux de moins de 5 ans souffre de retard de croissance. Le pays est incapable de produire le riz nécessaire à l’alimentation de ses 26 millions d’habitants et près de 12 millions d’entre eux n’ont pas accès à l’eau potable. Entre les rêves et la réalité, le fossé est immense. De nombreuses raisons peuvent être invoquées pour comprendre et expliquer ce non-développement : les problèmes politiques (Madagascar cumule les coups d’État et les renversements de régime), les mauvais choix économiques (le socialisme à la mode soviétique), l’apathie des populations, la corruption et la violence endémique. En dépit des aides, des interventions des ONG et des humanitaires, Madagascar n’a pas réalisé les promesses placées en elle.

 

Corée du Sud : aucun avenir

 

Les mêmes qui promettaient un avenir radieux à Madagascar n’accordaient que peu de poids à la Corée du Sud. Le pays sortait ravagé par trois années de guerre (1950-1953) qui furent terribles : près de 3 millions de civils tués, des villes et des infrastructures détruites. Déjà pauvre avant la guerre, la Corée paraissait incapable de se redresser après. Un régime autoritaire, une économie rurale, un pays dévasté : la Corée du Sud n’avait pas d’avenir pour les géographes des années 1960. D’autant que, à l’inverse de Madagascar, elle avait fait le mauvais choix du développement, refusant de s’engager sur le chemin du socialisme radieux. Il fallut attendre les années 1970 pour voir un réel développement économique, grâce notamment à une politique volontariste menée par le gouvernement, dénommée « mouvement Saemaul ». Le pays s’industrialisa, puis diversifia son économie. Les villes furent reconstruites, notamment Séoul, le niveau de vie ne cessa de croître. Aujourd’hui, la Corée du Sud est l’un des pays les plus riches et les plus développés au monde. La comparaison avec son alter ego du nord est frappante : il apparait de façon très claire que de mauvais choix économiques et politiques conduisent à des conséquences sociales lourdes.

 

À partir des années 1980, la Corée intégra le club des « dragons asiatiques », avec Hong Kong, Taïwan et Singapour. Les géographes aiment bien ces regroupements parlants qui permettent de montrer une dynamique. Nos dragons, avec le Japon, sont ceux qui ont le mieux géré la crise du coronavirus.

 

Samsung : des nouilles à l’électronique

 

L’histoire de la Corée du Sud au XXe siècle est à l’image de celle de Samsung : fascinante et intrigante. Fondée en 1938 par Lee -chu, Samsung est à l’origine une entreprise de négoce alimentaire qui fabrique notamment des nouilles. Son fondateur diversifie ses activités et investit dans l’industrie. L’entreprise est aujourd’hui présente dans des secteurs multiples. L’électronique bien sûr, avec les télévisions, les téléphones et les moniteurs, mais aussi le BTP et la construction des gratte-ciels, le nucléaire, les chantiers navals, l’armement, les assurances, etc. Ses produits rivalisent avec les Américains et donnent une image positive de la Corée. Vue de l’étranger, Corée et Samsung s’identifient, un peu comme Toyota avec le Japon. Ce que la Corée a réussi, Madagascar pouvait-elle le faire ?

 

L’agilité face au coronavirus

 

Le 11 mai, la Corée du Sud avait recensé 258 morts du coronavirus. La France, 26 643. 100 fois moins de morts, pour une population un peu inférieure (51 millions d’habitants). La Corée a été touchée par l’épidémie bien avant la France et a beaucoup plus de liens avec la Chine que nous. Plus exposée et plus tôt, tous les facteurs étaient présents pour avoir plus de morts que les pays européens. 258 morts donc, sans confinement, c’est-à-dire sans détruire leur économie et in fineleurs habitants. Là encore, ce sont les choix politiques qui font la différence. La Corée a imposé le port du masque dans les espaces publics, a tester massivement sa population et a isolé les malades et les personnes à risques. Ils ont commencé avant nous. Il nous était donc possible de s’inspirer de ce qui fonctionne et de copier l’exemple coréen. Nous aurions eu moins de morts directs et indirects. Curieusement, on parle très peu du cas coréen dans les médias, qui se focalisent plutôt sur les États-Unis (qui ont moins de morts que la France par nombre d’habitants : France : 38 morts pour 100 000 habitants ; États-Unis : 21). Le dragon asiatique a fait mieux que le coq, ce qui est une leçon d’humilité.

 

Madagascar, comme l’ensemble des pays d’Afrique, est très peu touchée par le virus, contrairement à ce que l’on craignait au mois de mars. Est-ce dû à la chaleur, à un manque de fiabilité dans les comptages, à un isolement du monde, à des éléments génétiques ? Il n’y a pas de réponse du côté des scientifiques et des médecins. Mais la grande île s’est distinguée par la promotion d’une boisson miracle : le Covid-Organics. Fabriquée par l’IMRA (Institut malgache de recherches appliquées) à base de tisane d’artémisia (l’armoise, utilisée dans la lutte contre le paludisme), le Covid-Organics a été présenté par le président malgache comme un moyen de se prémunir et de guérir du virus. Il en a fait la large promotion et a fait distribuer la boisson dans toutes les écoles. Pour Rajoelina, si l’île est épargnée par le virus, c’est grâce à cette boisson miracle, qu’il a réussi à vendre à certains pays d’Afrique. Face à la circonspection de l’OMS, qui a rappelé qu’aucune preuve ne permettait de dire que cette boisson était efficace, le président Rajoelina a sorti l’arme de la repentance et de la culpabilisation, disant que cette boisson était dénigrée par les Occidentaux parce qu’elle vient d’Afrique :

 

« Le problème du Covid-Organics, c’est que cela vient d’Afrique. On ne peut pas admettre qu’un pays comme Madagascar, qui est le 63e pays le plus pauvre au monde ait mis en place ce tambavy pour sauver le monde […] Si ce n’était pas Madagascar, si c’était un pays européen qui aurait découvert ce remède, est-ce qu’il y aurait autant de doutes ? » s’interroge le président malgache au micro de France 24 et de RFI (12 mai).

 

La vieille ficelle de la repentance

 

Refuser de reconnaître que cette boisson ne soigne pas et qu’en faire sa promotion est dangereux et mensonger et accuser ceux qui émettent des doutes de s’en prendre à l’Afrique. La ficelle du néo-colonialisme et de la culpabilisation occidentale est de nouveau agitée. C’est là la différence fondamentale entre les pays d’Asie et les pays d’Afrique. Les premiers ont tiré un trait sur le passé, se sont mis au travail et ont regardé l’avenir. Le Vietnam ne reproche pas sans cesse aux États-Unis de les avoir bombardés. Ils ont signé des traités commerciaux avec eux et ils ont redressé leur pays, devenant notamment l’un des principaux producteurs mondiaux de café. La Corée ne ressasse pas la guerre de 1950 : elle s’est relevée et mise au travail. Engluée dans la corruption et la gabegie, Madagascar ne trouve pas d’autres recettes que de revenir sans cesse sur la période coloniale, qui devient une rente de situation pour soutirer des sous aux associations humanitaires. Plutôt que d’accuser les Occidentaux de dénigrer sa boisson miracle, le président Rajoelina devrait se demander pourquoi son pays, promis à un si grand avenir par ces mêmes Occidentaux, n’a pas tenu les promesses placées en lui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Les points et les lignes

Un territoire, quelle que soit sa taille, est composé de points et de lignes. Comme dans les jeux d’enfants, la réunion de ces figures forme des espaces plus ou moins fermes et définis. L’épidémie de covid pose un problème de géopolitique internationale (diplomatie et relations internationales), mais aussi un problème de géopolitique nationale : l’organisation du territoire et son aménagement. C’est à ce second point que je voudrais m’intéresser ici.

 

La planification économique déborde régulièrement dans la planification territoriale. S’il est normal qu’il y ait des règles et des codes (dont le code de l’urbanisme), notamment pour protéger des espaces sensibles ou bien pour fixer des règles générales de construction et d’aménagement, la planification territoriale est bien souvent un échec. Une administration décide du lieu où les gens doivent habiter et travailler, en contradiction parfois avec les besoins des personnes.

 

Les fils non visibles

 

Les points, ce sont les lieux où l’on vit : domicile privé, lieu de travail, etc. Les lignes, ce sont les infrastructures qui permettent de relier les points : routes, chemins de fer, voies aériennes, infrastructures de communication. La politique d’aménagement actuelle consiste à couper les lignes et à bloquer les points, pensant qu’en empêchant les personnes de se déplacer on règlera les problèmes. C’est ainsi que de nombreuses mairies (et pas seulement Paris) décident de murer leur centre-ville pour empêcher les voitures de venir. Résultat : les commerces dépérissent et les activités professionnelles se déplacent en périphéries plus accessibles. La ville s’étend, détruisant des espaces végétaux et grignotant les terres agricoles. Empêcher la communication est la dernière chose à faire pour aménager correctement un espace.

 

Si l’on veut limiter les déplacements, notamment pour éviter les tensions humaines sur les sites et les transports, il faut rendre le déplacement inutile ou non nécessaire, mais surement pas l’empêcher. Or rendre un déplacement non nécessaire suppose de développer d’autres lignes et d’autres infrastructures, moins visibles, mais tout aussi importantes.

 

Cela a commencé avec le téléphone et le fax et se poursuit aujourd’hui avec le courriel et les communications vidéo. Nul besoin de se déplacer en effet, à condition d’avoir un bon réseau de télécommunication. Jadis, les fils téléphoniques étaient à l’air libre, aujourd’hui ils sont de plus en plus enterrés, pour des questions esthétiques et pratiques (éviter les ruptures causées par des branches mortes ou des arbres qui tombent). Mais les câbles sont toujours présents, sous la chaussée et les trottoirs. Si les points (domicile, bureau, etc.) ont l’impression de ne plus être reliés, ce n’est qu’un illusoire effet d’optique.

 

Christophe Chabert a réalisé une carte synthétique des câbles sous-marins : http://mindthemap.fr/cables-sous-marins/C’est un impressionnant entrelacs de fils et de lignes qui courent le long des littoraux. Sans eux, notre activité économique est impossible.

 

À ces lignes de télécommunication non visibles s’ajoutent les aqueducs et les voies de l’énergie. Eau potable, chauffage central, électricité supposent des usines qui fonctionnent bien, elles-mêmes alimentées par la matière première et capables d’exporter leurs productions vers les autres lieux du territoire. Parce qu’elles ne sont pas visibles, le risque est de croire qu’elles sont inexistantes et donc de ne plus comprendre les liens qui les relient.

 

En catimini, la fermeture des réacteurs

 

Il y a pourtant bien quelque chose derrière mon ordinateur qui s’allume ou l’eau chaude qui arrive et cela s’appelle l’énergie. Le point du consommateur étant de plus en plus éloigné du point du producteur, et la ligne les reliant de plus en plus non-visible, nombreux sont ceux qui ne comprennent pas la relation qu’il y a entre les deux. C’est ainsi que le 23 avril dernier, en plein confinement et en l’absence de Parlement, le gouvernement a publié un décret qui fixe les objectifs décennaux énergétiques. Ce PPE (programmation pluriannuelle de l’énergie) couvre la période 2019-2028. Il a notamment décidé la fermeture de 14 réacteurs nucléaires, soit le quart du parc nucléaire français. C’est un cas manifeste de trahison, d’une part à l’encontre des ingénieurs et des techniciens qui travaillent dans ce secteur qui emploie 250 000 personnes, d’autre part à l’encontre de l’ensemble des Français puisqu’une décision aussi importante pour notre avenir n’a pas été discutée publiquement. Le PPE prévoit que la part perdue du nucléaire sera remplacée par l’éolien et le photovoltaïque. Faire cela au moment où l’on discute de souveraineté industrielle est un manque cruel d’à-propos, tant cette décision nuit à l’industrie française pour placer le pays dans les mains des technologies et des matériaux chinois.

 

On peut imaginer ce qui arrivera en cas de pandémie en 2028 : nous n’aurons ni masque ni électricité pour faire fonctionner nos hôpitaux et nos activités vitales. Les écolo-communistes commencent à devenir extrêmement dangereux. Le concept d’indépendance vitale et de guerre économique ne semble pas compris par tout le monde.

 

Sabordage des librairies

 

On a vu une autre activité se saborder : celles des librairies. Alors que le ministre de l’Économie souhaitait, au début du confinement, que le livre soit considéré comme un produit de première nécessité et donc que les librairies puissent rester ouvertes, le syndicat des librairies s’y est vigoureusement opposé. Il est revenu à la charge le 19 mars quand le ministre a souhaité faire adopter une dérogation à la fermeture. Ce syndicat n’a cessé de répéter que les librairies devaient rester fermées. Il a dénoncé les libraires qui organisaient des drive et s’est ensuite plaint de concurrence déloyale à l’encontre d’Amazon qui continuait à livrer des livres. Amazon n’est nullement responsable de cette histoire, ce sont les librairies, via leur syndicat, qui se sont suicidées. Désormais, et selon le schéma bien connu, elles demandent des subventions. Amazon n’a pas tué les librairies, contrairement à ce que l’on entend trop. La vente par correspondance existait bien avant le géant américain. Dans les années 1970-1980, il y avait France Loisirs et différents clubs de vente à distance, qui ont pour la plupart disparu. La librairie a été incapable de s’adapter et elle est restée grosso modo un point de vente de livres, comme elle l’était il y a un siècle. Amazon permet d’accéder aux livres sur tous les lieux du territoire, ce qui détruit l’inégalité territoriale : un habitant de la Creuse a le même accès à une librairie universitaire qu’un Parisien du boulevard Saint-Michel. La vente à distance permet de rapprocher des habitants de services lointains, ce qui suppose des logistiques et des organisations de grande qualité, notamment les centres de tri et de stockage. La vente par correspondance permet d’égaliser les territoires et ainsi de rendre les points de moins en moins inégaux entre eux.

 

 

Dans beaucoup de capitales européennes, les librairies ont changé et sont devenues des tiers-lieux culturels. À la fois lieu de conférences, d’expositions, de ventes de livres, de réunions professionnelles. Elles intègrent des cafés, des restaurants, des petits salons qui permettent d’y donner rendez-vous et d’y travailler. C’est parce que le point a changé qu’il s’est replacé au centre des flux et des échanges et qu’il a maintenu son intérêt.

 

Le même phénomène est à l’œuvre pour les cafés et les bistrots. La cause principale de leur fermeture est le délaissement de la part du public. Si le café devient uniquement un lieu de débit de boisson et non plus un lieu de vie, il perd de son intérêt et de son avantage. Il sera toujours moins onéreux d’acheter les boissons au supermarché et d’inviter ses amis chez soi. Pour survive, les cafés doivent redevenir des lieux de vie, de réunion et de travail. L’essor du télétravail, s’il se confirme, est une chance pour eux : ils pourront devenir les lieux de réunion des personnes qui n’ont plus de bureau fixe. Ce qui suppose des aménagements : des lieux calmes et confidentiels, l’accès à des imprimantes, etc. La modification du point « bureau » par le télétravail peut donc conduire à une revitalisation du point « bistrot » s’il propose les services attendus.

 

Pour qu’il y ait échange, il faut qu’il y ait un besoin chez un point et un service rendu chez un autre. Donc que l’information comme la communication puisse se faire au mieux. Finalement, le monde ressemble à une grande tapisserie : des points devants qui créent un tableau, reliés entre eux au revers par des fils non visibles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Qu’est-ce qu’une frontière ?

Espoir et salut pour certains, murs infranchissables pour d’autres, la frontière est une réalité intangible du monde. Elle sépare et elle distingue un nous et un ailleurs. Elle peut être politique, climatique, financière et économique. Le cas des frontières dites « naturelles » est plus problématique. Tour d’horizon de ce qu’est une frontière.

 

Frontières naturelles et climatiques

 

Les frontières naturelles n’existent pas. Hormis les limites climatiques, qui sont réellement naturelles, toutes les autres frontières sont culturelles, même si elles peuvent s’appuyer sur des éléments naturels pour exister, ne serait-ce que pour des raisons défensives. Un cours d’eau peut être un mur comme un lieu de passage. Si le Rhin sert encore de frontière entre la France et l’Allemagne, ou bien le Danube a certains endroits, ni la Loire ni la Seine n’ont donné lieu à des frontières étatiques. Le Rhône le fut pendant une grande partie de la période médiévale, séparant le royaume de France de l’Empire ; le comtat venaissin et Avignon jouant le rôle d’État tampon, le pont Saint-Bénézet étant alors le seul point de passage. La caractéristique insulaire n’est pas non plus une frontière par nécessité. La ligne de démarcation entre l’Écosse et l’Angleterre a longtemps été forte, marquée par la permanence du mur d’Hadrien. Aujourd’hui encore, c’est une frontière linguistique, culturelle et politique. L’Angleterre n’a pas toujours été limitée à son île. La période Plantagenet a joint l’ouest de la France à l’ancienne Bretagne romaine. Richard Cœur de Lion est né à Bordeaux et mort non loin de Limoges et il a passé davantage d’années de sa vie en France qu’en Angleterre. La nécropole de cette famille royale, cousine des Capétiens et porteuse de la couronne d’Angleterre est située dans l’abbaye de Fontevraud, sur les bords de Loire. Mais durant cette période, la frontière ligérienne n’était pas nord / sud, comme le cours du fleuve, mais est / ouest, comme la polarité politique entre Paris et Angers.

 

Les montagnes non plus ne sont pas nécessairement des frontières. Les cols et les vallées sont des lieux de passage, souvent ardemment défendus : la Valteline au XVIIe siècle, la Catalogne, les cols afghans, etc. Les montagnes, tout comme les déserts, ne sont pas des murs, mais souvent des lieux de passage et d’échange. En revanche, d’une vallée à l’autre il peut y avoir des différences linguistiques et culturelles, comme le français parlé dans le Val d’Aoste, alors que l’italien est parlé en Suisse, ou bien les différences entre le Béarn et la Bigorre.

 

Les seules frontières véritablement naturelles, c’est-à-dire non modifiées par l’homme, sont les frontières climatiques. Et encore, en modifiant les paysages les hommes modifient-ils le climat, comme les marécages du Médoc, de Camargue et de la Mitidja, devenus plaines fertiles. Frontière climatique par exemple entre le versant français et espagnol des Pyrénées. Côté français, c’est froid et humide, avec une végétation de feuillus. Côté espagnol, c’est au contraire un climat méditerranéen, chaud et sec, avec une végétation de conifère. D’où la présence des meilleures stations de ski sur le versant français, là où l’humidité est la plus forte. Frontière climatique en Bretagne, entre la région de Vannes et le nord du Finistère, le pays de Léon. Ici, le climat est plus chaud et plus doux, ce qui permet notamment le développement des cultures maraîchères, donnant les fraises de Plougastel.

 

Frontière : la ligne culturelle

 

Nul besoin d’aller au bout du monde pour éprouver la réalité de la frontière, surtout quand celle-ci est une ligne et non pas un glacis. En traversant la frontière belge, on voit immédiatement le paysage changer. Ce ne sont plus les mêmes autoroutes, la même architecture, les mêmes organisations urbaines, même si, dans le fond, il y a de nombreuses similitudes. Les plaques d’immatriculation belge l’emportent assez rapidement sur les françaises, ce qui montre qu’il y a peu de mélange humain. La frontière est ici visible, même si nous ne sommes plus contrôlés pour la franchir. Entre Menton et Vintimille, on voit aussi que l’on passe dans un autre monde. La langue diffère, la cuisine aussi. Sur le marché de Vintimille, on trouve des produits qui ne sont présents ni à Menton ni à Nice, comme les petits artichauts, les qualités des pâtes et les fleurs de courgette. Bien que les villes soient situées à quelques kilomètres, il y a un net dégradé culturel. Que dire aussi des deux heures de train qui nous font passer de Paris à Londres ? On confond souvent absence de contrôle administratif aux frontières avec disparition des frontières. Celles-ci n’ont pas disparu, loin de là. Il y a toujours des frontières politiques, administratives et fiscales, c’est-à-dire le passage d’un monde à un autre. Les accords de Schengen n’ont pas aboli les frontières, mais ont facilité la circulation à l’intérieur de cet espace, ce qui n’est pas la même chose. Face à l’épidémie de coronavirus, les États n’ont pas « restauré » les frontières, ils ont rétabli des contrôles douaniers et administratifs, ce qui est par ailleurs rendu possible par ces accords.

 

Frontières chaudes, frontières froides

 

Ligne de démarcation, ligne séparant « nous » et « les autres », distinction entre la vie privée et la vie publique, la frontière est essentielle à la vie, car elle permet la définition de ce que nous sommes, c’est-à-dire de notre être. Certaines frontières sont froides : elles ne suscitent plus aucun débat, d’autres sont plus ou moins chaudes. La Valteline a été âprement disputée sous Richelieu et Louis XIII ; aujourd’hui, ce n’est plus un sujet. Nantes se rêve en ville bretonne et aimerait modifier la frontière administrative de cette région, refusant ainsi son statut de ville ligérienne. Frontière tiède également autour du Mont-Saint-Michel, que certains Bretons veulent arracher à la Normandie. En revanche, les îles anglo-normandes, pourtant situées à quelques encablures de Saint-Malo ne font l’objet d’aucune revendication, contrairement à Gibraltar, pour lequel les Espagnols ne se résolvent pas à la présence anglaise.

 

Nous avons des frontières chaudes en Europe, des frontières de sang, qui font toujours l’objet de combat. En Ukraine, dans la région du Donbass, zone dans laquelle les combats n’ont pas cessé. À Chypre, dont le nord demeure envahi et occupé par la Turquie. Certaines frontières chaudes se sont éteintes, comme en Irlande du Nord et à Belfast, ou bien en Yougoslavie. Jusqu’à quand ? Les volcans éteints demeurent dangereux. Les frontières sont des lignes pour lesquelles les hommes sont prêts à combattre et à mourir. On le voit aujourd’hui au Sahara, au Burkina Faso et hier dans l’espace de l’État islamiste. Les pacifistes pourront penser que ces morts ne servent à rien. Même si on ne peut nullement se réjouir des guerres et des morts, celles-ci ne servent pas à rien. Elles donnent un sens à une vie, elles définissent un objet supérieur qui mérite de grands sacrifices pour l’obtenir, elles contribuent à définir ce que nous sommes. Sans frontière, il n’y a pas d’être. La personne se définit par les bornes, les arrêtes, les lieux, pas par l’immensité des espaces. Ceux qui voyagent beaucoup l’expérimentent à chaque fois : revenir chez soi, c’est être davantage, c’est le sentiment d’une adéquation entre les lieux et nous-mêmes. Définir, c’est bien établir une limite, tracer un trait, distinguer les espaces. Les frontières se protègent et se gardent avec des châteaux, des forts, des postes de douane, des casemates. Elles peuvent aussi se tenir par des apports de populations, comme les Han conduit au Tibet pour siniser la région, ou au contraire par des purifications ethniques et des éliminations de population, comme l’histoire le montre souvent. La frontière est donc un drame : lieu de théâtre, de déclarations politiques, d’affrontements violents et sanglants.

 

Les images satellitales nocturnes distinguent d’un coup d’œil les mégapoles dynamiques et puissantes des espaces en marge. La frontière entre les deux Corée est matérialisée par la lumière de la nuit. Comme les espaces urbains et champêtres qui se dessinent lors des atterrissages. De haut, depuis le ciel, certaines frontières sont plus visibles que d’autres et sautent aux yeux. Il est même possible de reconnaître les anciennes voies romaines et les champs de bataille médiévaux. La frontière est une trace dans le paysage comme dans l’histoire des hommes. Les frontières vivent : ce sont des lignes qui traversent les siècles. Pacifier un lieu, réparer une cicatrice, pardonner, faire la paix ne signifie pas supprimer la frontière. Pour le faire, pour avoir un monde unique et sans frontière, il faudrait supprimer l’homme lui-même : les cultures, les langues, les goûts musicaux et culinaires, la façon de s’embrasser, de s’habiller. Rien n’est plus humain qu’une frontière, dans toute la plénitude de ses drames.

 

 

 

 

 

 

 


Tourisme : le monde est à vous

La grande nouveauté apparue dans les années 1950 est l’avènement du tourisme de masse. Autrefois réservé à une élite, partir en vacances et partir de plus en plus loin a été accessible à l’ensemble de la population occidentale, s’étendant aujourd’hui à une part importante de la population asiatique. Le tourisme a des conséquences économiques et géographiques fortes. La démocratisation de ces loisirs a donné naissance à un secteur économique gigantesque qui va des vendeurs de souvenir jusqu’aux groupes hôteliers (Accor) en passant par Airbus, Boeing et les chantiers navals. Le tourisme a également des conséquences géographiques et spatiales, façonnant nos villes, nos campagnes et les espaces dits sauvages. Il a contribué à façonner les paysages et à revitaliser un certain nombre de cultures en déclin.

 

Les fruits de la productivité

 

Le tourisme a été rendu possible grâce à l’amélioration constante de la productivité. Celle-ci a permis d’une part la diminution du temps de travail, d’autre part la baisse continue du prix des transports. Plus de temps libre et des prix plus bas : les conditions étaient réunies pour un tourisme de masse.

Ce ne sont pas par des lois que se font « les acquis sociaux », ni par des manifestations ou des révoltes, mais par l’amélioration technologique. Grâce à la mécanisation et à la robotisation, le temps de travail n’a cessé de diminuer. Ce phénomène de diminution du temps de travail a été abondamment étudié par Jean Fourastié, notamment dans Le grand espoir du XXe siècle. En parallèle à cette baisse du temps de travail, corollaire de l’avènement de la société des loisirs et du temps libre, la diminution des prix des transports a été fulgurante. En 1960, un employé devait travailler 570 heures pour s’acheter un aller simple Paris / New York ; en 2019, 15 heures. Ce qui était autrefois disponible uniquement à une élite financière est désormais accessible au plus grand nombre. À la baisse du prix des transports s’ajoute la baisse du prix de toutes les activités touristiques : hôtels, activités ludiques, équipements. Que l’on songe au matériel de ski, de camping, de randonnée, etc. Des objets chers et peu commodes il y a quarante ans sont aujourd’hui d’un niveau technologique supérieur et d’un prix très inférieur. À ce titre, Decathlon a joué un rôle de premier plan dans la démocratisation des activités sportives et de tourisme. Selon l’organisation mondiale du tourisme, en 1950 il y avait 25 millions de traversés de frontières pour des raisons touristiques. Elles étaient 280 millions en 1980 et 1 milliard en 2010.

 

Conséquences spatiales du tourisme

 

Le tourisme est une activité éminemment géographique, voire géopolitique, tant ses conséquences spatiales sont majeures. Avec le développement des stations balnéaires et thermales, au XIXe siècle, c’est tout un ensemble de villes nouvelles qui sont apparues, en Normandie, sur la côte basque, dans les villes d’eau d’Auvergne et des Pyrénées. Des villes avec leurs casinos, leur grand hôtel, leur architecture si particuliers qui donnent aujourd’hui de nombreux monuments classés. Au tournant du XXe siècle, les premiers sports d’hiver ont vu le jour, apportant une activité économique nouvelle à des villages de montagne isolés et pauvres : Megève, Courchevel, Chamonix. Activités qui se poursuivaient l’été sur la côte méditerranéenne, donnant naissance à la Riviera italienne et à la french Riviera, dont la promenade des Anglais niçoise est l’archétype.

 

La massification du tourisme change la donne. À partir des années 1960, les stations de ski montent toujours plus haut. Des villages deviennent des villes, surtout l’hiver, des pistes sont aménagées, de nouvelles activités économiques apparaissent. À la Côte d’Azur aristocratique succède le Languedoc populaire, dont le Cap d’Agde est l’un des exemples typiques. Les marécages, emplis de moustiques et de paludisme, sont asséchés. À leur place apparaissent des activités agricoles et des lots d’immeubles et de villages de vacances. La Camargue, zone pauvre et insalubre encore dans les années 1930, devient ainsi un espace attirant, pour sa nature sauvage (en réalité complètement aménagé par l’homme), ses élevages de chevaux, ses gardiens intemporels, alors que cette activité fut créée dans les années 1870.

 

La fixation du typique

 

Le tourisme a créé un décor qui a mystifié ses propres créateurs. Il a fait croire à l’existence de la nature, sauvage et immaculée, alors que tous les paysages, en France et en Europe, sont anthropisés. Il a sauvé des cultures et des traditions locales qui auraient disparu sans lui, mais qui, pour attirer et maintenir les touristes, ont été complètement transformées pour les adapter à la demande et aux attentes des visiteurs. Beaucoup de fêtes de villages ou de traditions régionales « éternelles et de toujours » doivent tout au tourisme de masse comme le carnaval de Venise relancé en 1979 après une « pause » de presque deux siècles. Bravades provençales, commémorations villageoises traditionnelles, remises au goût du jour et soutenues pour créer de la couleur locale et ainsi ancrer le tourisme. On pourrait multiplier les exemples : fêtes bretonnes, percée du vin jaune, saint Vincent tournantes, festivals estivaux, etc.

 

Embellissement des villages

 

Grâce au tourisme, de nombreux villages qui étaient délabrés et à l’abandon ont été restaurés et rénovés. L’exemple de Cordes-sur-Ciel (Tarn) en est emblématique. Dans les années 1980, c’était un village médiéval perché sur son rocher aux façades délabrées, aux maisons abandonnées. Une bonne municipalité, des artisans passionnés, notamment le chocolatier et MOF Yves Thuriès, ont rénové et redonné vie à ce village qui a été sacré « Village préféré des Français » dans l’émission de Stéphane Bern. Les exemples se multiplient dans le Périgord, le Bourbonnais, le Perche. Façades rénovées, lavoir restauré, châteaux et églises mis en valeur, enseignes des boutiques en fer forgé décoratif, comme à Hautvillers (Champagne), etc. De nombreux éléments historiques ont été redécouverts, restaurés et mis en avant par des passionnés, gens du village ou non. Les trente dernières années ont vu un grand embellissement des villages et une rénovation quasi générale, grâce à des fonds privés, européens ou parisiens.

 

Développement de l’artisanat

 

L’autre élément positif du tourisme est qu’il a permis le renouveau des métiers d’artisanat oubliés ou délaissés. Pâtisseries, chocolatiers, métiers agricoles, métiers d’art, ce sont tous les à-côtés du tourisme, un ensemble de secteurs qui a été régénéré grâce à lui. Cette activité de l’artisanat et des métiers d’art, qui trouve des débouchés dans les villes touristiques, va être terriblement impactée par le blocage du pays. Cet artisanat a pu connaître des excès ; certains villages se sont transformés en sorte de Disneyland en carton-pâte qui peut légitimement agacer. Mais sans le tourisme, bon nombre de vignerons, de savonniers, de producteurs et de fabricants de produits locaux n’existeraient pas. Cela contribue à façonner les paysages agricoles et à maintenir des activités rurales.

 

La lecture de la carte Michelin des restaurants étoilés est à cet égard instructive : elle indique exactement la présence des touristes parisiens et franciliens. Hormis les régions parisienne et lyonnaise, les tables étoilées sont toutes situées dans les régions fortement touristiques : Bretagne côtière, Côte d’Azur, côte basque, bassin d’Arcachon, Alsace, montagnes à ski, etc. C’est là où il y a des clients amateurs de bonnes tables et prêts à en payer le prix que les cuisiniers peuvent développer une cuisine de haut niveau, et donc travailler avec les producteurs locaux et les aider à améliorer leurs produits. Cette cuisine locale, régionale, « de terroir » n’existerait pas sans le tourisme des Franciliens et des étrangers cultivés et fortunés qui accomplissent kilomètres et détours pour s’asseoir aux bonnes tables.

 

Le snobisme et la masse

 

Le tourisme de masse est mu par deux forces contradictoires. D’un côté, nous aimerions tous être des Paul Morand, descendant le Rhône en aéroglisseur, voyageant dans la Caraïbe, visitant les grandes capitales d’Europe. Ou bien être Marcel Proust et avoir Venise pour nous tous seuls, ou encore seul à parcourir les steppes d’Asie centrale à la façon de Nicolas Bouvier. Le tourisme de masse, qui a sauvé un grand nombre de bâtiments civils et religieux, que l’on songe à l’état de délabrement de Versailles dans les années 1950, est victime du snobisme de l’élite. Il est de bon ton de dénigrer les Bronzés qui partent avec la Fram, qui fréquentent le Club Med et les GO, qui s’entassent à la Grande Motte et dans les charters intercontinentaux. C’est oublier que le tourisme est une manne financière essentielle pour un certain nombre de pays : l’Égypte, le Cambodge, la Grèce, ou pour des villes et des villages de France. L’annulation des festivals de cet été va mettre à mal l’économie de nombreux territoires et menacer tout l’éco-système local. Le loisir, autrefois réservé aux sangs bleus, est désormais l’apanage de tout le monde, notamment des ouvriers et des employés.

 

Un tourisme en évolution

 

Ce qu’a monté la faillite de Thomas Cook, c’est que l’activité touristique est en évolution constante. Les voyages organisés à la mode Fram ont vécu. Le Club Med n’est plus la prolongation des colonies de vacances : ses prestations sont aujourd’hui premium. Si Air BNB se développe, c’est parce que les hôtels ont été incapables de se renouveler et de s’adapter aux nouveaux besoins touristiques. Plutôt que de vouloir bloquer Air BNB, les hôteliers devraient se remettre en question et s’adapter à la nouvelle demande.

 

On peut aujourd’hui considérer les erreurs du tourisme de masse, et les regarder avec dédain : barres hôtelières dans le Languedoc, voyages pressés pour troupeaux de touristes, etc. Mais cela est en train de passer, en Europe du moins. De nouveaux goûts émergent, de nouvelles recherches touristiques. Le tourisme de proximité prend une nouvelle ampleur et ceux qui partent loin veulent désormais des guides de qualité et mieux connaître les spécificités du pays visité.

 

Gommer les excès du tourisme de masse

 

Face aux sites saturés, et donc menacés, des solutions existent. Par exemple, augmenter les prix pour les étrangers. Il parait absurde que le ticket d’entrée au Louvre coûte moins cher qu’un plat dans une brasserie. Des tenues correctes pourraient être exigées, comme c’est déjà le cas en Italie, pour éliminer la déambulation des shorts et des claquettes dans les salles de Versailles. Dans certaines salles, les selfies et leurs branches télescopiques sont interdits. C’est tout simplement réintroduire la politesse dans des lieux qui semblent parfois des zones de non-civilité. Certains sites devraient être contingentés, afin d’éviter la saturation. En Italie, il est nécessaire de réserver son billet à l’avance pour visiter la villa Borghèse et le musée des Offices. Cela devrait aussi être le cas pour certains sites naturels, menacés par les piétinements constants.

 

On voit apparaître enfin des visites virtuelles, voire des reproductions d’œuvres, afin de permettre de visiter les lieux connus sans changer de pays. Pourquoi ne pas créer un Louvre à Tokyo et à San Francisco, avec prêt de certaines œuvres, films, cinéma panoramique, pour permettre aux Japonais et aux Américains désireux de découvrir la culture française et européenne de ne pas avoir besoin de prendre l’avion ? Il est évident que les sites les plus célèbres ne peuvent pas accueillir tous les touristes du monde. Lors de l’exposition coloniale de 1931, une réplique grandeur nature d’Angkor Vat avait été montée dans le bois de Vincennes, permettant aux Parisiens de découvrir les richesses de l’Empire sans prendre le bateau. En Floride, dans les parcs d’Orlando, Disney a recréé des ambiances de villes et de sites étrangers, permettant aux visiteurs de découvrir le monde en une journée. Pourquoi ne pas multiplier ce type d’initiative ?

 

Conséquence de l’amélioration des conditions de vie, le tourisme témoigne de la soif de connaissance et du goût de la découverte des Européens pour le monde qui les entoure. Il est possible grâce à la réduction du temps et il modifie en profondeur les espaces et les territoires, dans des proportions qu’il est parfois difficile de mesurer. Son horizon ne se limite pas aux aéroports et aux centres de vacances, le tourisme impacte aussi les villes et les espaces ruraux.

 

 

 

 

 


Confinés, selon quel droit ?

La France vient de reprendre un deuxième mois de confinement, alors qu’un grand nombre de pays d’Europe déconfinent (Autriche, Islande, Espagne, Italie dans certaines régions). Les Français obéissent au mot d’ordre décrété par une autorité supérieure et restent chez eux. Par volonté, par responsabilité, ou par crainte des verbalisations ? Outre les problèmes économiques et humains, le confinement généralisé d’une population pose un problème de droit et de délimitation de l’autorité et du pouvoir. À vouloir sauver des vies « à tout prix », ne risque-t-on pas de balayer la raison même de la vie, à savoir la liberté de conscience et l’autonomie des personnes ? Le fondement intellectuel du libéralisme, c’est le respect du droit et la primauté accordée à la personne humaine contre la tyrannie d’un pouvoir arbitraire. La question des rapports entre autorité et pouvoir est donc essentielle. Qu’est-ce que l’autorité ? Qu’est-ce que le pouvoir ? Quelle est la source du pouvoir politique, qui est légitime pour gouverner les sociétés, pour faire des lois et pour les imposer aux autres ? De la question de l’autorité et du pouvoir découle l’enjeu majeur de la légitimité.

 

La légitimité, fondement du pouvoir

 

La défiance actuelle des Français à l’égard des hommes politiques vient de la perte de légitimité de ces derniers. Qui sont-ils pour nous imposer un confinement, eux qui n’ont pas écouté les alertes de Taïwan en décembre 2019 et qui ont été incapables de stocker masques et objets sanitaires ? Qui sont-ils pour verbaliser des fils se rendant au chevet de leur père mourant, quand ils ne peuvent maintenir la sécurité dans certains lieux ni faire respecter la loi contre les voyous ? Quelle légitimité ont-ils à prélever impôts et taxes sur les PME françaises, quand ils annoncent ensuite une remise de dette aux pays africains qui nous ont emprunté une partie de ces impôts levés ? La grande difficulté de l’après-épidémie sera de maintenir le pouvoir quand la légitimité aura été perdue. Les patrons et les salariés de restaurants et de bars, ceux des TPE et des PME, tous ceux qui seront ruinés par la fermeture imposée de leurs entreprises et qui n’auront plus rien à perdre, puisqu’ils auront tout perdu. Le risque d’une agrégation de leur mécontentement à celui des Gilets jaunes de l’année dernière n’est pas nul, et serait beaucoup plus déstabilisant pour le régime que les anciennes manifestations. Sans légitimité, l’autorité devient tyrannie. La tyrannie demeure par la force et les armes, jusqu’à être renversée par des armes et une force plus grande.

 

Quels fondements pour la légitimité ?

 

Sur quoi repose la légitimité actuelle ? Des concepts vagues, comme le peuple et la démocratie. On fait croire que le parlement ou que les élus représentent le peuple. La légitimité non dite est plutôt celle de la rapine : le groupe au pouvoir utilise les moyens conférés par ce pouvoir pour capter les ressources de ceux qui ne votent pas pour eux afin de les reverser à ceux qui votent pour eux. La démocratie demeure une fonction par laquelle chacun s’efforce de vivre aux dépens des autres. Le socialisme ne dure que tant que dure l’argent des autres, comme le rappelait déjà Margareth Thatcher. Avec une dette en explosion, des prélèvements confiscatoires très élevés et des faillites à venir, il n’y aura bientôt plus beaucoup de poches à faire. La légitimité du système redistributif va donc devenir difficile à justifier et à maintenir.

 

En France, la légitimité du pouvoir réside dans sa capacité à faire régner l’égalité. Non pas « la poursuite du bonheur », comme aux États-Unis, non pas la justice, mais l’égalité. C’est la raison officielle invoquée pour la réouverture des écoles le 11 mai : éviter la rupture d’égalité en permettant aux élèves faibles de retourner se socialiser.

 

Potestas ou auctoritas ?

Comme souvent en matière de philosophie politique et de droit, nous devons beaucoup aux Romains. Ceux-ci distinguaient la potestas (le pouvoir) de l’auctoritas (l’autorité). La potestas, c’est la force, c’est celui à qui l’on obéit parce que l’on n’a pas le choix : le gendarme qui verbalise, le militaire qui attaque, le fisc qui débarque. Cela suppose une soumission, une régression, une violence morale et physique. La potestas ne peut être renversée que par un pouvoir plus grand encore, ce qui suppose une escalade de la violence. Elle ne fait pas grandir les personnes, au contraire, elle les rapetisse et les maintiens dans un constant état d’enfance.

 

L’auctoritas au contraire suppose une croissance. Cela se retrouve dans sa racine : augere, faire croître, augmenter, qui a donné auteur, fondateur, créateur et aussi auguste. L’autorité n’a pas besoin de la violence : elle est par elle-même. C’est l’autorité du sportif de haut niveau, qui fait briller les yeux des enfants qui s’entrainent pour lui ressembler ; l’autorité de l’artiste, du professeur, du père de famille. L’autorité s’acquiert par l’expérience, la sagesse, la manière d’être et par le regard que l’on pose sur les subordonnés avec une volonté de les faire croître, de les faire grandir et le plaisir de les voir devenir meilleurs que nous. C’était toute la force de Jean-Laurent Cochet qui donna des cours d’art dramatique aux plus grands : Depardieu, Luchini, Auteuil, Huppert, qui lui ont rendu de beaux dommages lors de son décès le 7 avril dernier. L’autorité est fragile, elle peut se perdre vite, sur une erreur, une maladresse, une déception. Mais conduite à son terme, elle survit à la mort de son dépositaire, contrairement à la potestas, renversée dès que la faiblesse apparaît. L’autorité s’oppose à l’infantilisation, au paternalisme, qui est le propre du pouvoir.

 

Pour demeurer, l’autorité doit respecter les règles de la morale ; elle suppose donc une certaine tenue chez celui qui souhaite en être le dépositaire. La potestas au contraire grandit et se renforce avec la débauche, l’immoralité, le vice, car de tels actes renforcent la suffisance du pouvoir, son mépris des personnes et donc sa violence. C’est la différence entre un bon prince et un satrape.

 

La loi est le chemin du bien

 

La loi juste doit conduire les hommes vers le bien et les aider à s’élever. Elle doit être sobre, claire et parcimonieuse. Trop de lois, mal écrites, obscures et absconses, obligent à biaiser, à contourner, à se méfier de la loi même, qui n’est plus vue comme un guide pour croître, mais comme un piège destiné à nous perdre. C’est tout le drame des États hyper législatifs. Au lieu de supprimer les charges sociales pendant plusieurs mois pour les entreprises, afin de les aider à se relancer, le gouvernement a choisi de donner des aides, c’est-à-dire de créer des bureaux d’affectation, des conditions d’attribution, des restrictions d’observations. Les entrepreneurs vont devoir demander conseil à des avocats pour comprendre à quelles aides ils ont droit. Un temps perdu précieux, au moment où ils devront surtout se remettre en route.

 

La loi est censée inciter aux actes bons et interdire les actes mauvais. Ce qui suppose de savoir distinguer le bien du mal. Quand le relativisme dit que cette distinction n’existe pas, ou bien qu’elle est purement subjective, c’est qu’il a perdu le sens même de ce qu’est une vraie loi. Ce qui est logique pour un gouvernement de potestas qui tire son pouvoir et sa légitimité de la débauche et de la promotion du mal, comme le vol. La loi doit conduire aux vertus, dont la vertu suprême est la justice. C’est ce que rappelle Aristote dans L’Éthique à Nicomaque : « […] en un sens, nous appelons juste ce qui produit et conserve le bonheur et ses composants pour la communauté politique. »

 

« Ce qui produit et conserver le bonheur » c’est la paix, fruit de la justice. Un pouvoir juste est donc un pouvoir qui établit la paix et qui contribue à son maintien. C’est tout le problème de l’État providence, qui fonctionne sur une guerre permanente : les petits contre les gros, les riches contre les pauvres, ceux qui ont des aides et ceux qui payent. Cette situation de guerre civile quotidienne est contraire à la finalité recherchée par un gouvernement juste. La guerre civile est provoquée et attisée par les gouvernements qui n’ont pas d’autorité, mais qui se maintiennent par la crainte : c’est l’ordre par le chaos, l’ordre par la peur. La désignation systématique de boucs émissaires à tuer pour rétablir la paix dans la cité (le riche, le privilégié, le chef d’entreprise, etc.). L’autorité, au contraire, doit veiller à l’harmonie et à la concorde de l’ensemble des personnes puisque, dans une cité, tout le monde est utile aux autres : il n’y a pas de fonction « essentielle » et de fonction « secondaire ».

 

Le bon gouvernant n’est donc pas celui qui incarne la loi, mais celui qui veille à ce que la loi soit juste et qu’elle soit respectée. Un gouvernant qui veut incarner la loi, voire être source de la loi, est un tyran. Ce que dit notamment saint Thomas d’Aquin dans la Somme théologique : « Si donc celui qui régit un groupe d’hommes libres les ordonne au bien commun de leur collectivité, son gouvernement est droit et juste, ainsi qu’il convient à des hommes libres. Si, au contraire, c’est en vue non du bien commun du groupe, mais de son propre bien qu’il l’ordonne, son gouvernement est injuste et déréglé ».

Ou pour le dire de façon plus abrupte et plus directe, à la façon de saint Augustin : « Enlève le droit. Et alors, qu’est-ce qui distingue l’État d’une grosse bande de brigands ? » (De civitate Dei).

 

L’autorité limite le pouvoir

 

Le pouvoir sans autorité, c’est-à-dire sans respect du droit et du juste, sans respect tant à l’égard des gouvernés que des gouvernants, c’est de l’oppression morale. L’autorité limite donc le pouvoir en le restreignant à sa finalité : la justice et le bonheur.

 

Le mythe de l’État divin, de l’État englobant toute la personne humaine est contraire à la juste compréhension du droit, du pouvoir et de l’autorité. On le voit ressurgir à l’occasion de cette crise : l’État va sauver les entreprises, l’État va payer, l’État va nous sauver. C’est revenir à une conception très archaïque, presque tribale, de l’État. C’est revenir très loin en arrière, avant le développement du droit romain et de la théologie chrétienne. On peut comprendre qu’en temps de crise, les personnes cherchent des sauveurs et des protecteurs sous lesquels se placer. D’où l’acceptation sans broncher de la suspension d’une liberté pourtant fondamentale, celle de circuler. On a sacrifié des pans entiers de l’économie pour sauver la cité : les cafés, les restaurants, les fleuristes, les petites entreprises. Eux peuvent bien mourir, comme autrefois on sacrifiait des hommes puis des bœufs pour apaiser le courroux des dieux et rétablir la paix dans la cité. Quand la potestas chasse l’autorité pour prendre les rênes du pouvoir, elle ramène avec elle les sacrifices humains, invariant de l’histoire de l’homme, jadis comme aujourd’hui.