Gagner la guerre asymétrique

Quand deux armées s’affrontent, avec une identique typologie guerrière, la compréhension du conflit est aisée : c’est la guerre symétrique. En revanche, la guerre de guérilla, l’insurrection et la guerre de propagande sont des conflits plus délicats à aborder : c’est la guerre asymétrique. L’histoire récente a vu la grande armée des États-Unis vaincue de façon systématique par la guerre d’insurrection : Afghanistan, Irak, Syrie, etc. Les stratèges et les militaires ont des difficultés à penser cette forme de guerre et à établir les moyens de la gagner. René Girard peut être lu comme un penseur de la guerre et, à travers son œuvre, se dessine des pistes pour soutenir la guerre asymétrique et la remporter.

 

Raphaël Baeriswyl consacre un essai à la pensée stratégique et militaire de René Girard, qui ne se limite pas aux questions stratégiques, mais qui les aborde néanmoins. Cet essai permet d’éclaire les enjeux de la guerre asymétrique en en présentant son véritable visage. (Raphaël Baeriswyl, Le pacte des Idoles. Trois essais girardiens, Ad Solem, 2019).

 

Le problème de la morale

 

La guerre est asymétrique non par une différence de moyens employés, mais par une différence de vision morale de la guerre. D’un côté, il y a des pays qui respectent (ou veulent respecter ou prétendent respecter), le droit et la morale et de l’autre il y a des combattants qui ne respectent pas ces normes et qui ont donc un avantage comparatif par rapport à leurs adversaires. (Le même problème se pose aussi dans le commerce international et la guerre du droit. L’analyse de Girard s’applique très bien aussi à l’économie).

Le droit international humanitaire est donc vu par certains comme un obstacle qui empêche de gagner la guerre. Le respect du droit humanitaire n’a pas qu’une importance juridique ou morale, mais également stratégique. La dimension morale constitue le véritable cœur de l’asymétrie, la pierre d’achoppement sur laquelle les armées et les États occidentaux ne cessent de trébucher. L’asymétrie ne réside ni dans la technique ni dans le mode opératoire de la guerre, mais dans la singularité des valeurs qui ont cours dans la société occidentale.

 

La question des capacités

 

La réflexion stratégique occidentale raisonne beaucoup en logique de capacité : évolution des moyens offensifs et défensifs et accès aux armes nouvelles. Or les dernières décennies ont démontré que l’on pouvait gagne la guerre en termes de capacité, mais la perdre en termes de communication (cas notamment de la guerre d’Algérie) et surtout, que l’on pouvait la perdre même avec une supériorité de capacité. Selon la formule de Jacques Baud, la guerre asymétrique, c’est la défaite du vainqueur. Cette asymétrie se manifeste dans au moins quatre domaines : asymétrie de moyens (armée contre partisans) ; asymétrie d’identité (État contre terroristes) ; asymétrie juridique (les forces irrégulières peuvent plus facilement user de méthodes de guerre interdites) ; asymétrie dans les motivations des belligérants (défendre son territoire ou annexer un territoire).

 

La guerre est asymétrique aussi parce qu’elle se déroule dans des espaces différents : terre, mer, air, cyber, communication, etc. Les armées occidentales occupent les espaces topographiques et géographiques alors que ses adversaires occupent l’arrière-plan : l’infosphère et l’espace humain. Le résultat des combats sur le champ de bataille n’est plus un élément décisif ; le champ de la communication est un champ de bataille prépondérant (ce qu’avaient très bien compris les Vietminh).

 

Pour les terroristes, la destruction de bâtiments symboliques et le meurtre de civils ne visent pas à affaiblir l’adversaire en termes de capacité, mais à infliger une douleur en jouant sur l’image et l’impact émotionnel. Dans ce type de conflit, l’espace humain est plus important que le champ de bataille. Prenons un exemple récent. Les deux soldats du commando Hubert tués au Burkina Faso en mai dernier ont eu droit à un hommage national aux Invalides. La charge émotionnelle véhiculée par leur mort est bien plus importante que la perte de capacité engendrée par celle-ci. La guerre d’Algérie c’est, en moyenne, neuf soldats français tués tous les jours durant le conflit. La perte stratégique était donc beaucoup plus lourde, et pourtant il n’y avait pas d’hommage national : la perte émotionnelle était moins forte.

 

Le même problème se pose lors des manifestations. Si la police intervient et qu’il y a des blessés, voire des morts, elle apparaîtra coupable, même si ce sont des casseurs violents qui sont touchés (black bocks). Elle doit donc protéger les biens et éviter d’entrer en contact avec les casseurs, ce qui amènerait une victoire de capacité, mais une défaite stratégique. En revanche, contenir la casse et laisser un peu casser permet de retourner l’opinion contre les casseurs et de remporter une victoire stratégique.

 

La primauté de l’espace humain

 

Ce n’est pas sur le champ de bataille que l’art de la guerre a changé, mais sur le terrain de l’espace humain et de l’opinion. On applique à la guerre les standards de la démocratie occidentale. On refuse le combat et la notion de raison d’État est tombé en déshérence. On prend position pour le casseur, qui devient le faible et la victime. Sur le champ de bataille, les forces armées occidentales ont la capacité de pulvériser l’adversaire. Mais dans l’espace humain, elles n’y sont pas autorisées. De même pour la gendarmerie, qui a toutes les capacités techniques pour neutraliser les manifestants, mais qui ne peut pas le faire pour des questions d’opinion.

 

Par conséquent, montre Raphaël Baeriswyl, la vraie asymétrie résulte davantage de l’évolution de la société et de ses normes que des méthodes de combat. Les capacités guerrières existent, mais la réticence à les utiliser constitue le véritable obstacle. Dans l’Occident démocratique, la légitimité de l’action militaire est incontournable et tend à primer l’efficacité opérationnelle. La réponse militaire et celle des forces de l’ordre est limitée par la pression des médias et de l’opinion publique. Là réside la véritable asymétrie.

 

Les racines axiologiques des conflits asymétriques

 

La confusion des esprits sur la question de la morale et des valeurs a des conséquences lourdes dans la façon de mener la guerre. L’action militaire est d’abord une question axiologique, c’est-à-dire une question du monde des valeurs, et ensuite une question capacitaire. Les États, les entreprises, les armées créent des chartes éthiques et des comités d’éthique, mais ceux-ci sont creux et vides. C’est une tentative désespérée pour récupérer dans les mots ce qui a été perdu dans les esprits. On parle des valeurs, mais on professe que les jugements de valeur sont subjectifs. Dans le domaine des sciences humaines, on rejette la vérité et on refuse de reconnaitre qu’il y a une vérité objective. D’un côté règne la primauté du subjectivisme et de l’autre, comme pour le contrebalancer, se multiplie les chartes éthiques et la défense des valeurs. Mais sur quoi peuvent reposer ces chartes si la vérité n’existe pas et si règne le subjectivisme ? On prône la supériorité de la démocratie et des droits de l’homme, mais on refuse d’assumer les conséquences de cette supériorité proclamée et de reconnaître les fondements intellectuels et spirituels sur lesquels reposent les droits de l’homme. On se pare de la vertu, disant de nos soldats qu’ils meurent pour défendre nos valeurs, mais on refuse de reconnaître que les islamistes, eux aussi, défendent des valeurs qui leur sont chères, qu’ils placent au-dessus de tout et pour lesquelles ils sont prêts à mourir et à donner leur vie. On veut les réduire à l’état de barbare, refusant de voir que leurs familles les voient comme des héros. La grande confusion règne, car l’on refuse d’aller à la racine des choses et de dire précisément ce qu’est une valeur.

 

Qu’est-ce qu’une valeur ?

 

Une valeur est un critère de décision. Il n’y a pas de décision sans liberté, les valeurs sont donc l’expression de notre liberté. Cela s’applique aux grandes décisions comme aux décisions de tous les instants. À l’inverse, l’homme qui n’est pas libre ou une action qui est contrainte ne rentre pas dans le champ des valeurs. Une fois que le sens réel des valeurs a été compris, il est possible de mener une contre-insurrection pour gagner les guerres asymétriques. Puisque ce ne sont pas des guerres de capacité, mais des guerres de valeur, c’est sur ce terrain-là qu’il faut faire porter le conflit. Par exemple, dans le cas des manifestants violents, occuper le champ de l’opinion en montrant les dégâts causés par les casseurs et en les faisant condamner par la justice. Dans le cas du terrorisme, montrer que ce sont des innocents qui ont été tués et que l’action terroriste est cruelle et donc contraire à nos valeurs.

 

La guerre asymétrique se gagne en occupant l’espace humain. Le champ de la communication relève de deux aspects : le négatif, visant à contrecarrer la communication de l’adversaire en cherchant à le priver des informations dont il a besoin et le positif, ou l’offensif, consistant à prendre l’initiative afin de briser le monopole sur le marché des émotions.

 

Comme le démontre Raphaël Baeriswyl, l’apport de René Girard à la compréhension de ce conflit nouveau est essentiel. En étudiant le désir mimétique et le rôle du bouc émissaire, il a compris le fonctionnement de l’asymétrie et la primauté des valeurs et du champ de l’opinion et de la communication. Son œuvre peut donc servir à nourrir la réflexion stratégique et militaire, ce qui multiplie les facettes de cet auteur majeur.