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Le vendredi, que nous dédions généralement aux sujets plus légers, nous permet aujourd’hui de porter dans la lumière un homme qui, à dire vrai, s’y trouve déjà : le père Sirico.

Petit rappel.

Comme l’Abbé Pierre, le père Sirico porte la soutane. Comme lui, il a su dompter l’arène médiatique de notre 21 eme siècle en alliant humour et charisme. La comparaison s’arrête là. « C’est heureux », me diront les esprits chagrins. A la tête de l’Acton Institute, l’un des plus puissants Institut libéral Américain, Robert Sirico exige de l’Etat non pas des aides supplémentaires, mais la fin des subsides publics aux plus démunis. Quel message libéral choquant de la part d’un homme d’église !

-« N’aimez-vous donc pas les pauvres » lui demande t-on alors fébrilement ?

Et l’intéressé de répondre candidement :

– « Vous savez, visiblement, certaines personnes aiment tellement les pauvres qu’elles voudraient les voir plus nombreux »

Mais, comment est-il tombé en « Libéralisme », second sacerdoce sur cette terre ? Un jour, par hasard, un ami lui prête, « La route de la servitude » de Friedrich von Hayek qui deviendra sa route de Damas à lui. Pendant plusieurs années, il cherchera alors un moyen de diffuser les thèses libérales dans le monde religieux. La solution, pense-t-il, est institutionnelle. Un chèque de 100 000 Euros, signé par un mécène de Chicago, lui permet de fonder l’Acton Institute pour l’étude des libertés et de la religion, en 1990. Robert Sirico espère ainsi  « rendre les entrepreneurs plus philanthropes, et les philanthropes plus respectueux des entrepreneurs ».

 Dans un récent papier remarquable sur le rôle des entrepreneurs [1]dans la société actuelle, le père Sirico écrivait la chose suivante :

« … Le temps est venu pour les institutions et dirigeants religieux de traiter l’entreprenariat comme une vocation noble et en fait, sacrée. Tous les laïcs ont un rôle spécial à jouer dans l’économie du salut, prenant part à la tâche de développer la foi en utilisant leurs talents de manières complémentaires. Chaque personne ayant été créée à l’image de Dieu a reçu certaines aptitudes naturelles que Dieu désire voir cultivées et traitées comme dons bienveillants. Si le don se trouve être un penchant pour les affaires, la bourse ou l’investissement bancaire, la communauté religieuse ne devrait pas condamner la personne seulement en fonction de sa profession…. »

… « Les dirigeants religieux font généralement montre de peu de compréhension en matière de vocation entreprenariale, de ce qu’elle requiert et de ce qu’elle contribue socialement. Malheureusement, l’ignorance des faits ne les a pas empêchés de faire la morale de problèmes économiques et de causer du tort au développement spirituel des gens d’affaires… »…

… « A la doctrine marxiste de l’exploiteur ,je préfère la tradition judéo-chrétienne, qui voit l’homme comme un créateur, un innovateur ».

 

*   *   *

Pour ma part, je m’entends rarement rappeler que l’homme doit être considéré comme une créature de Dieu et que cette notion se trouverait être la source même de sa dignité. En tout  état de cause, je ne saurai être plus en accord avec un propos mais je ne peux m’empêcher de remarquer alors que, même si notre civilisation ne croit plus en Dieu ou si peu, elle semble pourtant vouloir conserver une sorte d’idée de  “la dignité de l’homme”.

Cette croyance est même devenue une sorte de précepte moral toutefois, si elle n’a plus rien de religieux, elle se retrouve dès lors sans fondement (ce qui évidemment ne gêne en rien les redresseurs de torts qui l’agite temps après temps). Elle flotte désormais dans l’air, comme si elle avait été coupée de sa racine.

Nous retrouvons ainsi un thème qui me tient à cœur et sur lequel j’aime à intervenir qui est la notion de « morale moderne » ou morale ex- nihilo. Celle là même dont nos politiques aiment à se servir pour garantir des emplois, des logements, des aides toujours au nom de cette notion de « dignité humaine ».

Sans fondement, sans vérité ? Mais ne savez-vous que nos contemporains semblent préférer  se passer de vérité pour vivre paisiblement….

Mais qu’est-ce qu’une période où la vérité n’existe pas ? C’est une période où l’on croit en des mythes ni vrais ni faux.[2].

Nous gardons les mêmes croyances, mais elles sont devenues faibles, timorées, passées à 90°C et au séchoir à linge.  Nous faisons semblant de croire en la dignité de l’homme, mais c’est devenu un mythe, une sorte d’histoire sacrée, portée par la tradition et la répétition, et dépendant non plus d’une vérité, mais d’un besoin moral.[3]

Si vous excluez toute religion de l’équation, alors,la notion de droits de l’homme ne recouvre plus la même réalité qu’avant. Il ne s’agit plus de défendre la dignité de l’homme au sens où il faut respecter sa nature morale et physique. Il s’agit de défendre son désir, quel qu’il soit et, de là, la dérive est facile puisque nous n’avons plus de repères. Finalement, tout ce que nous voulons peut devenir “Droit de l’homme”, puisque leur définition est abandonnée à notre désir. Les droits de l’homme peuvent être tournés comme on veut dès lors qu’il n’y a pas de socle, pas de définition de l’homme.

Depuis la fin des Trente Glorieuses, nous souffrons d’un déficit d’espérance, nous en sommes réduit à nous  demander comment ne pas perdre ce que nous avons encore. Camus disait déjà, dans son discours de Stockholm[4], que la question n’était plus de refaire le monde, mais de l’empêcher de se défaire. Et cela est tellement contraire à l’idée d’espérance, de volonté et d’entreprise telles que nous les délivrent, dans une grande bouffée d’oxygène, le père Sirico.

 

Qui a dit que le vendredi était léger ?

 

 

 

 

 

Emmanuelle Gave

le 13/09/2013

 

 

 

 

 

 

[1] http://fr.acton.org/article/07/27/2012/la-vocation-entrepreneuriale

 

 

[2] NDLR  Sur le même thème   René Girard « Des choses cachées depuis la fondation du monde » Grasset, Paris, 1978, éd. Utilisée : Le livre de poche, « biblio-essais »,p. 290.

 

 

[3] « Conscience et normativité » Chantal Delsol

http://www.chantaldelsol.fr/conscience-et-normativite/

 

[4] « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Auteur: Emmanuelle Gave

Emmanuelle Gave est titulaire d'un DEA de Droit des AFFAIRES de PARIS II (Assas), ainsi qu'un LL.M de Duke University. Lauréate du barreau de Paris, elle prête serment en 1996. Elle est Directrice Exécutive de L'Institut des Libertés depuis janvier 2012.

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18 Commentaires

  1. Article admirable! A titre personnel, les droits de l’homme, tels qu’ils sont enseignés en faculté de droit, ont failli me coûter la vie. Assister à ce type de cours, devenait pour moi un supplice! Ainsi, je pense effectivement que ce nouveau catéchisme droits de l’hommiste flétri le sens moral des hommes et assèche la vivacité de l’esprit humain. Aussi votre analyse sur la rétractation du monde de la pensée morale et philosophique dans le domaine du désir, entre en résonance avec la pensée d’un très grand juriste qui a enseigné à Paris 1, Monsieur Pierre Legendre.

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    • Petite correction, je voulais dire “votre analyse sur le phénomène de RETRACTION du monde de la pensée morale et philosophique sur le monde du désir”. Voilà qui est plus juste et sensé 🙂

  2. Les New Yorkais ne sont pas prêts à laisser tomber les pauvres, à moins que la majorité des électeurs en soient; semble-t-il.

    Répondre
  3. En France, un merveilleux exemple de prêtre entrepreneur, Bernard Devert: Ancien promoteur immobilier, il gère aujourd’hui dans une démarche sociale, et avec succès, plus de 5000 logements du secteur privé, occupés par des personnes à ressources modestes , et ses clients bailleurs sont ravis!

    Selon ses mots, il a voulu concilier
    “ces deux élans : l’esprit d’entreprise, le “génie” immobilier, et la soif de justice””

    http://www.habitat-humanisme.org/national/bernard-devert

    Chapeau!

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    • sauf que le concept meme d’assistanat qui en paie les loyers ( notamment…) est directement injuste, car contraire au principe de subsidiarité….

  4. Bonjour,il est déroutant de vous voir faire l’apologie de Dieu créateur de l’homme à son image,en effet il est scientifiquement établi que tout être vivant
    actuel est issu d’un organisme ancêtre commun LUCA (last universal common ancestor) datant de 3,6 a 4,1 milliards d’années.SI Dieu existe il n’est pas intervenu dans ce processus qui est passé par plusieurs extinctions massives.J’ajoute pour ma part que les religions monothéistes ont, depuis 2000 ans ,et continuent de générer des massacres sans fin.Je prefere en rester au polythéisme et honorer Bacchus et Aphrodite dont par ailleurs je ne connais pas malheureusement les opinions sur le libéralisme.

    Répondre
    • Cher Monsieur,

      C’est étrange, tout ce que vous semblez avoir compris de l’article (ie l’existence ou non de Dieu) prouve justement que vous n’avez rien compris de la teneur de l’article. C’est dommage.

      Cdlt

      Idl

      Ps on parlait de MORALE MODERNE

    • @Artiste
      Okay, du calme il faut avoir une vision plus nuancée des choses.

      Lorsque j’etais jeune, et que j’allais à la messe ou au cathechisme, j’écoutais avec attention les aventures de Jésus et ses paraboles qui contenaient des leçons de morale chrétienne (le Nouveau Testament). Par contre j’étais très sceptique sur certains points comme justement des passages de l’Ancien Testament comme la Genèse (que vous évoquiez) qui me semblent juste périmés au vu des avancées scientifiques.

      Ce n’est pas parce que la religion chrétienne véhicule certains mythes en parallèle avec la morale chrétienne qu’il faut rejeter en bloc l’ensemble.

      Ce n’est pas parce que l’Eglise Catholique a commis des crimes impardonnables pendant son histoire que le message d’origine est mauvais, car le message de Jesus est un message de paix, de respect, et selon certains il contiendrait même les prémices du libéralisme (cf Un libéral nommé Jésus de Charles Gave (je suis sympa je fais de la pub gratuite pour la maison c’est cadeau^^).

      Et à part ça, mon absentéisme à 11h le dimanche bat des records pour quelqu’un issu d’une famille chrétienne…

  5. Bonjour,

    Une question me trotte l’esprit, si la fiscalité est fortement allégée, croyez-vous que le milieu associatif, les bénévoles, les religieux, philanthropes … seraient capable d’assurer une couverture sociale ?

    Car paraît-il, on accorde beaucoup de bourses aux USA, d’aides, de dons … mais est-ce dans la culture européenne ?

    Merci.

    Répondre
    • Cher Amellal
      Voila comment je comprends votre question. VOus demandez “mais si on ne force pas les gens à être génereux, le seront-ils?”.

      Croyez vous que L’Etat fasse un bon boulot dans cette soit disant redistribution de la richesse?

    • C’est la question centrale derrière l’illusionnisme socialiste. Les socialistes bâtissent des états qui s’émissent dans tous les détails de nos vies souvent pour nous protéger de nous mêmes.

      Il n’en découle pas uniquement un sérieux rétrécissement de nos libertés et de nos capacités d’entreprendre que nous constatons avec effroi de manière de plus en plus palpable en France, le socialisme avec ses clientèles et ses rentiers montent les uns contre les autres. Hollande avait beau jeu de nous proposer une France apaisée mais c’est le contraire qui se produit à un point jamais imaginé. L’exemple du matin qui me vient c’est la page facebook en soutien au bijoutier de Nice qui en quelques heures dépasse le million de signataires… Voilà ce qui se passe quand on subventionne n’importe quel jongleur d’orange avant de s’assurer de la bonne exécution des missions régaliennes de l’Etat…

      Après la tornade qui a ravagé Moore dans l’Oklahoma j’ai été frappé de voir la mobilisation des américains pour venir en aide aux sinistrés et comment les “storm chasers” arrêtaient immédiatement leur passion pour secourir des victimes sur la route. Il existe des centaines de vidéos sur Youtube.

      Nous en France, fin août 2003, on s’est demandé qu’avait fait l’Etat pour les victimes de la canicules, ces vieux isolés dans leurs appartements. On a oublié de se demander plutôt pourquoi leurs familles les avaient abandonné.

      La solidarité peut passer par des moyens étatiques (pompiers, policiers) mais la générosité ne se décrète pas. Et quand les socialistes de tous bords décrètent qu’en France, ce n’est plus tolérable d’avoir des sdf, in fine ils en créent davantage.

      Dans le monde actuel dominé par l’émotion, les images brutales etc. il n’y a plus de place pour ceux qui dénoncent les méfaits de l’interventionnisme étatique…

      Cdlt

    • Merci pour cette réponse que je partage totalement: l’homme n’est pleinement Homme que Libre et donc Responsable.les ONG en France,disent qu’elles reçoivent des dons émanant de toutes les classes sociales et que la pauvreté n’empêche pas certains de donner.

    • Tout à fait Anne-Marie. Ma famille est catholique et personne n’a dérogé à la charité chrétienne et ne l’a jamais vu comme une contrainte ou une bonne action pour se donner bonne conscience.

      Pour revenir à l’exemple du matin et preuve qu’il ne faut jamais céder à la tentation de tirer des conclusions hâtives sur des faits récents, voici le lien qu’un lecteur du blogueur H16 a envoyé :

      http://www.socialbakers.com/facebook-pages/510248039060920-soutien-au-bijoutier-de-nice

      Il semblerait que l’enthousiasme populaire que j’ai mentionné autour de cette affaire soit finalement moindre. Quoique 250 000 soutiens soient en soit déjà beaucoup.

      Sur le fond, je ne retire rien, à partir du moment où on dépense plus de 57% du PIB sans assurer correctement les missions régaliennes de l’Etat, nos concitoyens ont de sérieuses raisons d’être mécontents!

    • Cher Fallawa, c’est indiscutablement à surveiller. Tous les grands médias mettent maintenant en doute la vague de soutien en occultant le fond : Pourquoi des citoyens viendraient marquer leur approbation à un acte qui en soit ne peut pas raisonnablement le mériter… Affaire à suivre donc.

    • la “couverture sociale” releve des familles.. pas de l’etat!!!

  6. Cher Roger,

    Nous avons cherché à rencontrer quelques thinks tanks americains et l’Acton Institute nous a ouvert les bras avec enormément de gentillesse. Le père sirico était de passage la semaine passée avant d’aller à Rome voir le Pape.

    Voila un bout de l’histoire

    Cordialement

    Emmanuelle

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  7. Bonjour Emmanuelle,
    Merci pour ce billet.
    Je me demande comment vous avez fait pour trouver le père Siroco.
    Une belle découverte, moi qui pensait que l’église était un peu hostile au progrès…Quelle erreur !
    Bien cordialement

    Répondre

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